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La mort du livre, enquête en deux parties - Acte I

22 Nov

Que se passe-t-il dans le monde policé du papier, le livre est-il grignoté en silence par des requins affamés de nouvelles technologies ou sommes-nous dans une simple turbulence d’images guidée par des ambitions purement lucratives? Comme souvent dans pareilles circonstances, la fumée pleine de chiffres et d’arguments nous aveugle, alors prenons un peu de hauteur et tentons, ni une ni deux, de (re)composer un puzzle pas toujours évident à emboîter du premier coup d’œil. Voici ce que l’on en pense.

Avant propos, précaution d’emploi, notice…

Thomas Hawk(flickr)

Ce qui suit n’a aucune ambition d’expertise. Objectif affiché : du (bon) sens au coin de ma rue et de notre réflexion collective, de la curiosité partagée et des échanges que nous avons eus au cours de cette enquête empirique mais poussée jusqu’au bout de nos questions. Pas de conseil, pas d’avis (tranché) sinon celui de vous faire le votre.

Acte 1 – Le numérique, cet assassin post-moderne

Pour commencer, posons l’enquête et questionnons-nous : le numérique d’accord, mais de quoi parle-t-on au juste ?

En quête, en images

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A première vue, on dirait bien qu’une certaine révolution technologique est bel et bien en marche, et l’édition traditionnelle n’a plus qu’à faire ses comptes avant de rejoindre la longue liste des usages perdus dans l’espace historique de nos souvenirs. Mais avançons un peu plus.

En quête, l’air écologique sonne à la porte

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Argument de poids. Puisque nous trions nos ordures, réfléchissons à la réduction drastique de notre emprunte collective sur la planète, pourquoi ne pas adopter une autre façon de lire moins polluante. A ce compte là, le sujet devient presque un enjeu sociétale. Mais allons plus loin encore.

En quête, les chiffres se mettent à table

Un peu moins que l’an passé, mais tout de même 654 romans pour cette rentrée littéraire (livres Hebdo), à première vue, on ne peut pas vraiment parler de faillite immédiate du système. Pourtant derrière cette juteuse offre, les libraires indépendants cèdent du terrain et plus de 5% de chiffre d’affaires (entre 2003/2010 – syndicat de la librairie française). En première ligne, ce sont les plus touchés et vulnérables, quand les grandes surfaces tiennent plus vigoureusement la corde de leurs ventes.

Chris230 (flickr)

Mais jusqu’à quand… car ces derniers mois, il suffit de taper numérique, tablette, ou même pomme (pour les plus fruitiers d’entre nous) sur n’importe quel moteur de recherche pour sentir qu’une vague d’un nouveau genre approche le rivage littéraire.
Pas moins de trois nouvelles liseuses lancées avant Noël, une lecture adaptée à l’œil présentées par des mastodontes culturels : Amazon avec son Kindle, Bookeen son Cybook, la F.N.A.C. qui lance ce mois-ci le Kobo, sans oublier Apple, Asus, Samsung et autres constructeurs informatiques qui rivalisent d’idées et de tablettes grand public… la course de fond est lancée et ces nouveaux supports prétendent s’adapter toujours plus à la lecture (les liseuses avant tout). Ils se veulent plus interactifs en embarquant dorénavant connexions USB, autonomie conséquente (jusqu’à un mois pour les plus ambitieuses) et téléchargement de livre simplifié tout comme une compatibilité de format la plus large possible.

Conclusion d’étape : l’offre est là, mais la demande est-elle prête à suivre ?

Groume (flickr)

Outre le prix qui doit faire (un peu) réfléchir, entre 99 et 150 €, voire au-delà pour les modèles de tablettes qui se posent davantage en support multimédia, d’autres arguments méritent notre attention : combien de titres sont disponibles au téléchargement ?

L’offre annoncée est variable selon les enseignes. De 40.000 à 200.000 en français sur des millions  de titres en catalogue, c’est assez pour une vie entière de lecture, mais là encore ces chiffres sont sans précision sur le contenu et le classement des ouvrages.
Côté nouveauté, on ne peut pas dire que l’écart affiché soit toujours flagrant. Sur ePagine comme sur Numilog, pour un livre papier à 20 €, le numérique s’affiche bien souvent 16 €, rien de bien alléchant en soit.
D’accord, vous trouverez aussi des ouvrages à 2 € sur publie.net (portail dédié au livre numérique) mais ces livres sont-ils tous disponibles au format classique ?
Non. Vos auteurs préférés publiés par Gallimard, Flammarion et autre Grasset ne se retrouvent pas dans ces rayons virtuels avec ces mêmes titres, aucune comparaison digne de ce nom ne peut donc être lancée, sur une base d’offres différentes.

James F Clay (flickr)

D’ailleurs, le livre numérique (pour parler en part de camembert) ne représente pour l’heure qu’un peu plus de 2% du C.A. des ventes totales de livres (1.8% en 2009 pour 49 M€, dont 13 M€ pour les ouvrages en téléchargement soit 0,5% – source Observatoire de l’économie du livre), même si, dans le même temps, les librairies en ligne (qui vendent aussi/d’abord des formats papier) dépassent elles les 10% des ventes de livres en France (2010 – Livres hebdo).

Et puis, on nous annonce des catalogues entiers d’ouvrages téléchargeables gratuitement, mais est-ce suffisant?
Pour Oliver Gallmeister, apparemment… non.

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Conclusion d’étape (2)
 : le support ne règle pas tout, alors pourquoi en parle-t-on autant?

L’enjeu vaut la question, comme nous l’explique Christophe Lucquin, jeune éditeur parisien, fondateur de LC Editions. Nous l’avions croisé début septembre lors de notre dîner autour de Felipe Becerra Calderon, il défend avec la création de sa maison d’édition (2010) une approche novatrice en matière de publication (en France),  je l’ai donc rappelé pour prendre de ses nouvelles et puis surtout connaître sa position :

crédit C. Lucquin

Selon vous, le livre est-il mort ?

« Drôle de question. Pourquoi le livre serait-il mort ? Tant qu’il y aura des auteurs et des éditeurs, il y aura encore des livres, non ?
Ah oui, justement, et la librairie dans tout ça ? Eh bien, il est justement devenu — par sa faute — le seul acteur de la chaîne du livre dont on pourra se passer. Le livre ne va pas disparaître, un livre numérique, c’est aussi un livre, au même titre qu’un livre papier. Les deux sont des supports pour des œuvres de l’esprit.
Donc non, le livre n’est pas prêt de mourir !

Ce qui va changer, c’est son approche. L’avenir est au livre numérique. C’est-à-dire au roman que l’on peut lire sur des supports dédiés comme les lecteurs de livres numériques à encre électronique ou les iPad. Le temps passe. C’est l’évolution du monde. Le livre continuera d’exister. Il vivra d’une autre façon.

En quoi l’édition numérique est-elle un progrès ?

-L’apparition du livre numérique est une révolution comme l’a été l’invention de l’imprimerie.
Je suis sûr que Gutenberg en penserait beaucoup de bien. Les hommes qui inventent ne restent pas bloqués sur leur invention. Ils se veulent être des relais dans la modernisation de ce monde, dans son évolution.
L’invention de l’imprimerie a permis la diffusion du savoir et des textes. Le numérique permet une diffusion beaucoup plus importante de ce savoir. Ce qui est important aussi, c’est la spontanéité. Le direct. On peut à tout moment décider d’acheter un livre numérique, il suffit d’une connexion internet. Où que l’on soit sur cette Terre, on a accès aux livres, on a accès au savoir.
Je ne vais pas énumérer les arguments en faveur du livre numérique, ils sont trop nombreux. Tout homme sensé comprend tout l’intérêt du livre numérique.

Parce que la littérature n’est pas le domaine réservé des grandes maisons d’édition traditionnelle. Parce que l’édition numérique permet à de nouveaux acteurs tout aussi compétents et tout aussi passionnés, qu’ils soient auteurs ou éditeurs, d’apporter leur voix. Parce que, parfois, l’évolution peut être négative et que dans ce cas précis, elle est très positive. Parce que le livre numérique s’adresse à tout le monde, à un nouveau public comme aux lecteurs de toujours. Parce que le livre numérique n’est pas, comme son aîné le papier, un produit de luxe. Parce que littérature ne rime pas forcément avec couper les forêts. Et parce que, tout simplement, le monde bouge, alors, il faut arrêter de s’enfermer dans ce cliché monté de toutes pièces par une majorité, ceux qui détiennent le pouvoir dans ce milieu.

De toute façon, il faudra bien s’y mettre. C’est incontournable. Il faudrait juste arrêter les faux débats, le « oh, mais le numérique, c’est dangereux », le « Oh, mais le numérique va tuer le livre »… c’est pathétique et surtout c’est faux. Le livre numérique s’adressera aux lecteurs de toujours et à de nouveaux lecteurs (jeunes entre autres). Et il est tellement moins cher ! Le livre ne doit pas être réservé à une classe de privilégiés.

Pourquoi le livre numérique a-t-il autant d’ennemis en France ?

– On veut nous faire peur avec le livre numérique. Attention, l’ombre plane, défendons-nous ! Le livre est en danger. Foutaise ! C’est vraiment n’importe quoi.
Justement, cette innovation ne peut que redonner au livre une certaine valeur. Et puis, il faut vivre avec son temps et arrêter de se noyer dans le conservatisme stérile.
Les libraires sont totalement contre le livre numérique, car ils ont peur de disparaître. Ils se réfugient du coup derrière des « Nous libraires, nous avons un rôle de conseil, nous orientons le lecteur, l’informons, nous aidons les initiatives, les petits éditeurs indépendants, etc. » encore une fois : foutaise !

Et je dis cela en connaissance de cause. LC à l’origine, c’est une maison d’édition numérique. Depuis peu, je sors des éditions papier des titres du catalogue. Des éditions limitées et numérotées, car pour moi, le livre papier continuera d’exister, mais sous cette forme là. Le livre papier deviendra un objet de collection.

Je cherche donc des libraires susceptibles de prendre mes livres. Et voici la réponse que j’obtiens dans 90 % des cas : « Nous ne travaillons pas avec les éditeurs qui n’ont pas de diffuseurs. » Et ce sont ces gens qui disent « nous, nous sommes proches des petits éditeurs, on les soutient… » Tu parles ! Aujourd’hui, la librairie est devenue un supermarché où l’on met en avant les mêmes livres que dans les rayons librairies des grandes surfaces. Alors certes, je généralise, mais c’est vers cela qu’elles s’orientent.
Que le libraire se retranche derrière son rôle, c’est tout en son honneur, mais, qu’il assume la réalité ; son rôle de conseil, de recherche, de soutien aux petits éditeurs, ça fait un moment qu’il l’a oublié.
Les vrais libraires, il y en a encore, mais ils sont en train de disparaître, et ce n’est pas le numérique qui les a tués. Au lieu de s’emballer, le libraire devrait réfléchir à la manière dont il pourrait évoluer.
Quand le libraire aura fini de s’écrier « oh mon Dieu, mais ils nous assassinent ! » il sera déjà mort faute de s’être posé la bonne question : le monde évolue. Le livre numérique se développe. Ne serait-il pas venu le moment pour moi d’évoluer également? »
Mais quand même, arrêtons d’être ridicule, l’exception française ne doit pas être synonyme de bêtise.

Parle-t-on de guerre ou de complémentarité ?

-On peut parler de complémentarité. De guerre ? Pourquoi ?
Si le but est d’empêcher l’apparition de nouveaux acteurs — qui méritent de donner leur voix — alors, n’utilisons pas ce terme. Qui pourrait rivaliser avec cette grosse machine de l’édition forte de ses troupes de libraires gueulards et de ces éditeurs conservateurs ? Personne. Le numérique en France aujourd’hui est totalement étouffé. On le montre du doigt, on ne pense pas. On se borne. On broute du pathétique. C’en est devenu risible. Et voilà que Le Point lance une campagne contre le livre numérique…
Enfin bon, ce pays est vraiment devenu triste et pathétique. J’utilise beaucoup ce mot, car il qualifie tellement le système de pensée de ceux qui nous dirigent.
Et dans le fond, qu’est-ce qu’ils veulent ?
Ce qui les terrifie, c’est que c’est un système économique qui va se transformer. Aujourd’hui, il n’y a quasiment plus de mineurs à ce que je sache, non ?
Je ne suis pas contre le papier, du tout. Moi aussi j’aime ça. Mais je pense qu’il faut l’aborder aujourd’hui d’une tout autre manière. Je suis partisan de l’évolution. Je n’aime pas le conservatisme. Alors à ma façon, j’essaie d’apporter ma voix. Je suis un éditeur qui propose ses livres en numérique (à moins de 10 euros) et qui proposent des éditions limitées de ces mêmes livres (à plus de 10 euros).

L’être humain a la chance d’être doté d’un esprit inventif. Il est vecteur d’évolution. Je veux m’inscrire dans cette évolution. S’engager dans le livre numérique c’est une prise de partie pour l’écologie d’une part et pour le modernisme d’autre part, mais surtout une grande croyance en l’être humain et ses capacités à développer, à inventer, à créer. C’est aussi et surtout une nouvelle vision de l’édition. C’est écouter de nouveaux acteurs, c’est découvrir de nouveaux talents que l’édition traditionnelle n’aurait jamais rencontrés.
Des passerelles sont envisageables, des collaborations. J’ai un bel exemple, celui du texte « Chiens féraux » que j’ai découvert et publié en numérique en décembre dernier. Ce texte a été écrit par un jeune auteur chilien talentueux. Il est sorti en papier aux éditions Anne Carrière. Aujourd’hui, il est « coup de cœur » de la F.N.A.C. et certains disent qu’il est une nouvelle voix de la littérature sud-américaine. N’est-ce pas une belle aventure ?

De votre côté, vous en êtes où ?

-J’en suis à essayer de me faire une place. Et Dieu sait qu’il est fermé et étroit ce petit monde de l’édition !
Je démarche quelques librairies qui accepteront de proposer les romans papier de LC. Ce qui est drôle c’est que certaines librairies qui ont pignon sur rue et qui ont également une librairie numérique me sortent le discours de toujours « on ne travaille pas avec les éditeurs qui n’ont pas de diffuseurs ». C’est quand même fou, ils proposent les livres numériques de LC, mais refusent de proposer les versions papier… N’est-ce pas absurde ? Cela ne traduit-il pas une confusion totale et un manque certain de clarté des libraires ?

C’est très dur, mais je suis quand même ravi de constater que mon initiative est soutenue. Que des auteurs m’envoient leurs textes et surtout comprennent quelle est mon ambition. Que je ne fais pas dans le cheap. Le soutien de toutes ces personnes, ouvertes sur l’avenir, intelligentes, me motive pour continuer. Je ne suis pas prêt à abandonner. »

Complément : sur Culturebox, François Bon (qui lui publie « Après le livre » au SEUIL) n’est pas loin de penser la même chose >> entretien


De l’autre côté de la lorgnette, c’est comment ?

Paris, la France… d’accord, mais ailleurs alors, peut-on dire que les choses se passent de la même façon ?

Allemagne : le livre numérique est encore embryonnaire et en l’absence d’évaluation précise, il est estimé à moins de 1% du marché de l’édition, soit environ 65.000 volumes au 1er semestre 2009 (GfK panel services Deutchland). Les librairies en ligne en revanche s’organisent et Libreka par exemple annonce 100.000 livres disponibles (dont 12.000 numériques).

USA : contrairement au Japon ou le livre numérique se développe sur le manga et les contenus adultes, les Etats-Unis s’ouvrent au numérique depuis le début des années 2000. Entre 2005/2008, les ventes de livres numériques a bondi de 63%, sans comparaison avec les autres pays occidentaux. Avec Apple qui a mis en place son propre modèle d’agence, mais aussi par Amazon qui prétend disposer de 400.000 livres numériques, le constat est simple : quand le CA des éditeurs américains recule depuis 2008, celui du numérique lui se développe et propose de nouvelles combinaisons aux lecteurs. La bataille s’annonce serrée et multipolaire. Pour l’heure personne ne gagne, personne ne perd, le marché est en attente et le lecteur choisit allégrement dans la manne littéraire qui lui est offerte.

C’est tout pour aujourd’hui.

Prochain volet : Acte II – quand les libraires partent en guerre. Parole(s) à Gérard Collard et Emmanuel Delhomme.

 

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2 Responses to “La mort du livre, enquête en deux parties - Acte I”

  1. Arlette bobois 23 novembre 2011 at 17 h 25 min #

    continuer à vous battre pour le livre papier c’est tellement agrèable de tourner les pages et à toucher.merci

  2. ToxicReader 8 décembre 2011 at 8 h 30 min #

    Christophe Lucquin est pathétique ! Cette interview est honteuse ! De quel droit il ose dire que le numérique est une grande évolution et que les humains devront obligatoirement s’y faire et sans parler de tous ses autres propos scandaleux ??

    Un vrai lecteur passionné c’est une personne qui aime le support physique. La couverture, 4ème de couverture, la reliure, les différents formats, les différentes pages et avoir de grosses bibliothèques. Ou il est ce plaisir avec un « ebook » hein ? C’est quoi ce délire de vouloir vivre dans un monde ou le virtuel est maitre ? C’est tout simplement aberrant de lire tout ça ! Saloperie d’époque ou certains pensent que évolution veut forcément dire révolution alors que concernant le livre numérique, c’est tout SAUF une révolution.

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