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Fanny Saintenoy : parole(s) de femmes en chaîne

28 Nov

Une famille, quatre générations de femmes et de voix liées aux deux bouts d’une chaîne générationnelle, un dialogue posé à l’instant impalpable où l’une d’entre elles s’apprête à passer le témoin aux suivantes qu’elle a portées jusqu’au bout de son (dernier) souffle. Granny et Fanny décortiquent le temps qui passe, celui qui reste, leur(s) vie(s) pas toujours simple(s) dans une époque et une histoire où Paris n’était pas loin du chaos. Présentation et rencontre avec l’auteur.

Présomption et innocence

Fanny Saintenoy travaille à la Mairie de Paris. Moi aussi. Pour tout (vous) dire, cette coexistence professionnelle m’a d’abord mis mal à l’aise. Présomption de connivence. J’ai pensé : il y a un risque d’ambiguïté, il en va de nos crédibilités respectives.
Et puis… et puis, j’ai pris le temps. Bon, nous sommes collègues. Mais de loin, et jusque-là inconnus, dispersés parmi plus de 50.000 agents parisiens. Jamais vu, jamais entendu parlé de Fanny avant qu’un ami (de surcroît extérieur) me passe Juste avant. Sans oublier que mettre ce livre à l’index sans l’avoir lu serait une autre sorte de présomption et qu’il a autant le droit à l’innocence qu’un autre.
Je l’ai donc lu.
Aussitôt, j’ai oublié ma crainte, le reste. Il faut que j’en parle, l’évidence est bien là et tout le reste n’est que littérature.

Le début de Juste avant, l’extrait

Paris-Libourne. Micheline rouge. Libourne-Bergerac. Me revoilà sur cette ligne, toujours le même décor. Des foules de tournesols, collerettes tournées vers leur dieu Soleil, blé tout blond et puis des vignes et des vignes. Le pomerol à portée de rail. Je regarde défiler, attends-moi.
J’ai pensé à donner des excuses à la dame qui me poussait fermement à venir t' »accompagner ». Une petite fille à m’occuper, un divorce en prévision, vous pouvez ajouter un licenciement certain, un déménagement forcé, j’en passe… que du très solide. Mais face à la mort. Elle est la plus valable des excuses et aucune excuse valable ne fait le poids à côté. A part une mort plus cruelle encore dans l’échelle des disparitions, un enfant, un amour. J’ai casé ma petite chez sa mamie indienne, mon futur ex-mari dans un avion pour Madras et moi-même dans la voiture 9.
Je suis entrée dans la salle toute blanche sans te voir vraiment. Je voulais m’asseoir pour te regarder, être seule. La différence entre la vie et la mort peut donc tenir à la position d’un drap : sur les épaules ça respire, couvrant le crâne c’est cuit. Tu avais déjà ce visage de cadavre la dernière fois, ce qui change, c’est le silence lourd, un drôle de silence et tes yeux fermés. Le responsable du service, qui m’a prévenue hier, a expliqué que tu pouvais sentir, entendre… Pourquoi vient-on veiller les morts?

 

Ce que j’aime

D’abord
Le style. Certes, le style ne fait pas tout. Mais lorsqu’il valorise l’idée, lorsqu’il tient la trame et distille au compte-gouttes l’histoire pour mieux la mettre en relief(s), c’est un troisième personnage qui oriente les deux premiers dans leur bonne dimension. Chacun trouve sa place, chacun figure est dans son élément. Fanny Saintenoy le sait et l’est d’ailleurs aussi, à sa place. Elle cisèle et relie des mots qui rebondissent d’un personnage à l’autre tout au long de son récit. A moins que ce soit l’inverse. Qu’importe, ce qui me plait ici, c’est que tout prend vie et chaque page porte l’impatience de la suivante. Oui le style est haletant.

Ensuite
Les femmes. Il n’y a que des femmes dans Juste avant. Des voix de femmes qui ont perdu celles de leurs hommes, maris, compagnons envolés comme par malédiction. Mauvais sort répandu par une histoire guerrière, injuste et inflexible, mais pas seulement. Malédiction des hasards de la vie, des rencontres mal faites aussi. Ce qui n’empêche pas de parler d’eux. Leur absence leur ouvre une place de premier choix, ils sont contés, choyés, rêvés pour certains, éloignés ou même rejetés, disparus mais bien là. Ce miroir leur donne une image moins déformante qu’un portrait ordinaire. D’autant que donner la parole aux femmes n’est pas leur rendre hommage mais la place qu’elles occupent réellement dans l’histoire, cette histoire.

Notre rencontre, le temps de l’interview

Juste avant, c’est votre premier livre ?

« Oui, cela n’a pas été simple de trouver un éditeur, j’ai mis presque 10 ans pour réussir à sortir ce livre. J’ai toujours beaucoup lu, beaucoup écrit, des lettres, des poèmes mais Juste avant est le premier grand texte, enfin un livre.

10 ans ?

-Oui, personne ne voulait du texte, on me disait c’est trop court, c’est pas très gai, oh la la, ça parle des vieux et puis finalement… j’avais pas envoyé le texte chez Flammarion, j’avais plus ciblé des éditeurs petits ou moyens et puis un éditeur de Perpignan m’a appelé, il m’a dit qu’il voulait publier Juste avant qu’il avait récupéré chez un imprimeur, là j’ai attendu presque 4 ans encore, il ne trouvait jamais le moyen de diffuser comme il voulait, c’est très dur pour les petits éditeurs, il a fini par m’écrire qu’il renonçait, que c’était foutu… du coup j’ai mis mon manuscrit dans un tiroir mais un ami très proche m’a dit « mais non ce n’est pas possible repasse-le moi », bref… en trois semaines, il était chez Flammarion. Il y a eu une gestation de mammouth et après une sortie très rapide… une histoire de destin.

Vous nous présentez l’histoire ?

-Oui, il y a 4 générations de femmes qui toutes à un moment donné de leur vie se retrouvent seules, c’est-à-dire sans homme, à vivre avec leur mère et leur fille unique, c’est presque une malédiction dans cette famille, ça se répète de génération en génération et au moment où le récit débute, la plus jeune est appelée à veiller la plus ancienne, Granny, qui est en train de s’éteindre. Cela ne l’arrange pas du tout mais elle y va et finalement, elles se retrouvent juste avant, avant la fin, dans un moment très particulier où elles vont pouvoir se (re)raconter l’histoire de la famille, on traverse tout le 20e siècle comme ça.

Bien qu’absents, les hommes sont très présents, c’est volontaire ?

-En fait, c’est très autobiographique, c’est vraiment l’histoire de ma famille. Les hommes disparaissent vraiment dans ma famille… il n’y a pas de discours féministe, c’est le cours de la vie qui est comme ça, ils disparaissent soit pour des raisons historiques,  personnelles, c’est une histoire de femmes et un discours intimiste, un dialogue, même si elles ne peuvent pas se parler directement puisque la vieille dame est dans une espèce de coma mais ce sont vraiment deux voix parallèles qui reprennent tour à tour presque le même cheminement.

Votre écriture est très contemporaine

-Oui, après je ne sais pas, le style est venu comme ça mais comme je voulais qu’on entende bien leurs voix, il fallait effectivement qu’il y ait un aspect un peu parlé et naturel, la plus âgée est populaire, elle n’a pas beaucoup d’éducation, pas fait d’études… je me suis donné une sorte de phrasé à suivre et puis après j’ai imaginé ce qu’elle avait dans la tête, je me suis mise à sa place.

Au long du livre, on sent la fin de Granny, mais on ne fait que la caresser

-Beaucoup de gens m’ont dit que c’est un livre sur l’accompagnement… pas du tout. Il se trouve que c’est ce moment là du récit qui est pris, ça donne de la tension, mais… y’a beaucoup de gens qui me parlent de douceur aussi, j’ai essayé de ne pas faire dans le pathos mais la mort est assez… c’est une petite mort douce, voilà.

Et vous, de votre côté, votre parcours, avant de devenir collègues, puisque nous le sommes… vous étiez professeur, c’est ça ?

-J’ai été professeur de français langue étrangère pendant 6-7 ans, quand j’ai écrit ce livre, j’avais une petite pause professionnelle, et puis comme il a été long à sortir, j’ai eu le temps de le retravailler aussi.

Vous lisez quoi ?

-Je lis des romans essentiellement, un peu de poésie mais c’est difficile de lire un recueil en entier, hum… j’ai des périodes, des grandes périodes, les Latino-américains, les Russes, beaucoup d’écrivains étrangers… pour les français j’ai mis longtemps à lire les contemporains, j’étais plus sur les classiques mais depuis quelques années je lis aussi beaucoup de romans qui sortent, par exemple j’aime beaucoup Olivier Adam que j’ai découvert récemment, Marie N’diaye aussi avec 4-5 ans de décalage… en début d’année, j’ai aussi découvert le livre de Daniel Arsand, chez Flammarion, sur les massacres en Arménie, un gros coup de cœur.

Vous travaillez sur un nouveau roman ?

-Oui, oui je sais ce que je veux écrire, j’étais incapable d’écrire autre chose tant que celui-là n’était pas sorti mais maintenant j’ai le plan et je sais ce que je veux faire, faut juste que je me mette à écrire, que je trouve le temps. »

 

 

***Carnet(s) ***

Le Slog de Fanny Saintenoy

 Juste avant

Éditions Flammarion

 

Éditions Flammarion

 

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4 Responses to “Fanny Saintenoy : parole(s) de femmes en chaîne”

  1. justine 29 novembre 2011 at 9 h 24 min #

    je trouve ça très bien de votre part de parler aussi bien des auteurs connus et de ceux qui sont inconnus du public;j’aime beaucoup votre rubrique et je ne la manquerai pour rien au monde

  2. Jérome 29 novembre 2011 at 16 h 36 min #

    premier roman prometteur et explicite de sens pour la filiation, belle chance à vous, bravo!!

  3. Nirato 2 décembre 2011 at 16 h 22 min #

    Je l’ai acheté et à la lecture des premières pages, je sens que je vais beaucoup pleurer. Rire et pleurer. Belle rencontre littéraire en tout cas!

  4. Samboy 6 décembre 2011 at 13 h 28 min #

    Marrant de faire parler des femmes sur les hommes, c’est plutôt l’inverse en gros. Je vais l’offrir pour noel aux hommes de la famille, héhé!

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