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Abdellah Taïa : "Je me sens de plus en plus chez moi, à Paris" (1/2)

5 Déc

© JEREMY STIGTER

L’actualité d’Abdellah Taïa est pour le moins polymorphe. Ses engagements aussi. Mais sa parole, elle, est unique. C’est pour cela que j’ai toqué à sa porte et lui ai proposé une rencontre, de présenter un portrait ouvert sur son monde. On lui demande souvent de s’exprimer sur l’actualité, le printemps arabe, l'(homo)sexualité et ses tabous dans le Maghreb, au Maroc, ce qu’il en a vécu, ce qu’il a écrit dessus. Très bien.
Ce que l’on omet souvent de relever en revanche, c’est que depuis plus de 10 ans maintenant, il est aussi parisien à part entière. Réparons avec cette interview à écouter, lire, partager.

Pour tout vous dire

Dans une tribune publiée (Le Monde) début janvier, Abdellah Taïa livrait ses mots, sa vision engagée et son sentiment sur ce que l’on n’appelait pas encore le printemps arabe :J. Rashab
« Le vide a été total dans le monde arabe. J’ai 37 ans. Je sais de quoi je parle. Je viens moi aussi de ce vide. En tant qu’écrivain et individu, j’écris à partir de cet abandon. De cette impossibilité d’exister autrement qu’en baissant la tête. »

J’ai lu cette tribune d’une traite. Quelque chose m’a aussitôt happé, a raisonné intimement. Quelque chose me plaisait déjà avant, sans doute. Moins avoué, sans doute aussi.

© mon agenda

Chez moi, il faut le savoir, le lundi est souvent le jour des bonnes résolutions. Fort bien, mais quel rapport ?
Vous allez voir, c’est très simple. L’autre jour, comme nous étions un lundi matin justement, j’ai ouvert un nouveau courriel et envoyé sans assurance de retour un message plein d’espoir et d’inspiration :

-Bonjour M. Taïa, je vous contacte (…) et puis on pourrait se voir, ça vous dirait qu’on parle de tout ça ? A bientôt, j’espère. Batist. »

Pour tout vous dire donc, ce n’est pas le premier lundi ni premier message que j’envoie pour le blog littéraire de Paris.fr. En revanche, c’est la première fois que je reçois un sourire d’acceptation aussi chaleureux en retour.

Facettes et miroir

C’est parti. Tout chercher, tout savoir. Internet est le mouchard idéal. N’allez pas croire pour autant que je suis pris au dépourvu, je veux dire… j’ai déjà lu, j’ai déjà vu Abdellah Taïa.
Mais avec le web, je pense à Descartes. On croit savoir l’essentiel, on comprend vite qu’il n’en est rien. En deux temps, trois clics, je découvre d’autres facettes d’Abdellah, d’autres figures publiques que j’ignorais : plusieurs livres antérieurs, des tribunes ouvertes dans plusieurs médias nationaux, des témoignages, lettres et prises de parole engagée… une mine. Une vraie mine, mais un risque aussi de ne pas réussir à tenir fidèlement les contours d’un portrait qui pourrait s’embrouiller sur moi-même. Il faudrait trier, classer.
Renoncer alors.
J’opte pour une autre approche : regrouper ces facettes, les rapprocher et atteindre la réflexion catoptrique qui m’aidera à traverser son miroir. Thématiser. Picorer pour ne rien négliger, en essayant de m’approcher au plus juste : Paris, la censure, la morale, la sexualité, la religion, le monde arabe et l’écriture bien sur. J’espère qu’il aura le temps, l’envie, l’intérêt.

Rencontre et portrait(s)

Fiches en mains, livres sur les genoux, magazine et références à ma portée, j’invite Abdellah Taïa à s’asseoir face à moi. Il s’installe sur notre canapé. 17h30. J’appuie sur REC, cette fois c’est vraiment parti :

 
 – Abdellah Taïa et Paris, sa ville d’adoption

 

==>Cette première partie de l’interview est presque entièrement dédiée à Paris. Elle peut s’écouter en version complète (24mn)… où l’on parle de Joséphine Baker et de ses deux amours, son pays et Paris, où l’on discute aussi cinéma et littérature, où l’on compare les deux pour mieux cerner les préférences d’Abdellah Taïa en la matière :

Ecouter

 

==>Elle peut aussi se suivre en toutes lettres et en version plus pixellisée sur Paris :

J’ai deux amours, mon pays et paris, est-ce qu’en tentant le raccourci on peut dire que d’une certaine manière, Joséphine Baker et vous, c’est un peu la même histoire ?

« Je ne connais pas très bien la vie de Joséphine Baker. En revanche, j’aime beaucoup sa chanson J’ai deux amours. Je ne sais pas si elle s’applique à ma vie maintenant. Autant je me sens chez moi à Paris, autant ma relation avec le Maroc (pays où je suis né, où j’ai grandi, où j’ai passé 25 années de ma vie) est devenue compliquée, de plus en plus compliquée (…) Il a suffi que ma mère parte, meure, il y a un an,  pour que je comprenne de nouveau à quel point mon lien avec le Maroc est compliqué. Ce qui me manque, quand je voyage, c’est Paris. J’ai envie de rentrer à Paris et retrouver ce que j’ai construit dans cette ville depuis 10 ans.

Paris est-elle devenue votre repère ?

-C’est un lieu où j’ai pu me débarrasser de certaines choses, construire d’autres choses et où je sais trouver certains repères. Mais cela ne veut pas dire que je suis complètement et totalement heureux dans cette ville. Je n’ai plus un rapport idéalisé, abstrait, avec Paris. Je suis maintenant dans un rapport plus concret avec elle.

Votre vision de Paris a évolué au contact de la ville ?

-Bien sûr. Avant de venir ici, en 1998, Paris était un rêve, quelque chose que je construisais à travers les images qui m’arrivaient là-bas (…) Maintenant je suis dans les signes, dans les codes de Paris. Je les vois. Au départ, ils m’intimidaient, ces signes, aujourd’hui j’arrive plus ou moins à jongler avec eux. Je suis dans quelque chose de vrai, de réaliste, avec cette ville, je ne fais plus que la rêver (…) Avant les clichés liés au cinéma (Paris était, est toujours la ville du cinéma) me donnaient et me permettaient de construire un idéal plus grand que Paris. Depuis quelques années je suis dans la production d’une réalité mutuelle : moi et Paris ; Paris et moi (…) Paris n’appartient pas qu’à des gens mythifiés comme Marcel Proust, Arthur Rimbaud ou Jean-Paul Sartre… Tous ces créateurs-là sont bien sûr très importants mais ils peuvent aussi être très écrasants et vous empêcher d’avoir un lien propre à vous avec Paris. Il a fallu que je passe par cela aussi,  dépasser ce qui m’écrasait à Paris.

JEREMY STIGTER

Vous avez construit quoi à la place ?

-La découverte de moi-même. C’est déjà énorme. Une ville comme Paris est un lieu idéal pour cela. Beaucoup de Parisiens ne sont pas nés à Paris. C’est une ville où l’on vient, où l’on monte, où l’on peut tenter quelque chose. On peut se dire, sérieusement et naïvement à la fois : «  Oui, c’est là où je dois aller pour faire telle ou telle chose, me réinventer. »
Concrètement, ici j’ai pu écrire, trouver des éditeurs suffisamment intéressés par mes écrits, être publié, avancer dans mes rêves, m’assumer devant le monde petit à petit malgré les difficultés, les obstacles, les nuages, le gris, etc (…) J’aurai été incapable de faire tout cela au Maroc parce qu’au Maroc je vivais dans une famille très pauvre, dans les impossibilités. J’avais (et j’ai toujours d’ailleurs) cette sensation de n’être qu’un pauvre et, donc, déjà dans une limite, une limitation de tout. Comme je l’ai dit auparavant, à Paris j’ai appris à ne pas me sentir écrasé (…)

C’est quelque chose que vous n’auriez pas pu concevoir ailleurs qu’à Paris ?

-Oui. Je rêve de Paris depuis l’âge de 13 ans. Quelque chose s’est révélé en moins vers 13 ans… Il fallait que j’aille à Paris. Pour une raison très simple : je rêvais de cinéma, je voulais devenir réalisateur. J’ai appris qu’il y avait à Paris cette école de cinéma extraordinaire qui s’appelait à l’époque l’IDHEC et qui s’appelle aujourd’hui la FEMIS. Ce rêve d’intégrer un jour cette école m’a porté jusqu’ici, d’une manière naïve et obstinée.

Vous avez VOS endroits dans Paris ?

Avec le temps, on a moins ce regard neuf pour tout voir. La ville est tellement belle architecturalement, tout y est frappant. Mais, le temps passant, on est moins frappé, non pas que la ville soit moins frappante mais on est de plus en plus dans d’autres obsessions. Notre regard commence à sélectionner (…) Mais, comme tous les parisiens, j’ai des endroits que j’aime, que j’adore… Et je ne parle as ici des Musées, des monuments, etc. J’adore, par exemple, le métro. Je suis excité de le prendre tous les jours. Ces trous dans la terre, ces trains qui passent, cette sociabilité autre qui se crée du matin au soir, et une partie de la nuit, sous la terre. Et puis tous ces visages de partout qu’on croise sans cesse, qui viennent de partout en France, qui viennent de partout dans le monde (…) Le deuxième lieu, c’est les piscines. Paris est une ville où l’on peut nager, il y a des piscines partout. C’est fabuleux (…) Au Maroc je n’ai jamais pu aller à la piscine, c’est pour les riches.

Pour terminer sur ce premier point, votre première fois à Paris, vous vouliez faire quelque chose en particulier ?

-Bien sûr. Mais, le premier soir, les gens chez qui j’étais (au 5ème arrondissement) m’ont dit que Catherine Deneuve habitait pas loin de leur immeuble. Cette idée m’a totalement excité. Je voulais absolument aller voir la place où se trouvait l’immeuble de cette grande actrice. Donc,  on y est allé en pleine nuit, on s’est assis sur un banc et on a attendu que la lumière s’allume dans l’appartement de Catherine Deneuve.  Et c’est ce qui est arrivé. C’était magique. Un moyen de réconcilier le rêve et la réalité. Autre chose que je voulais absolument faire : aller sur la tombe de Marcel Proust et y déposer une petite madeleine. Je venais de finir, à l’université au Maroc, un mémoire sur lui. Je voulais, en accomplissant ce pèlerinage, avoir sa baraka. Le visiter comme on visite les saints au Maroc. C’est très naïf tout cela. Et c’est, aussi, très important pour moi de maintenir avec le monde, les rêves, des rapports de cette nature.


 
 – Abdellah Taïa et la censure, les interdits

 

==>Cette seconde partie de l’interview aborde des questions plus sociétales. Comme la précédente, elle peut s’écouter en version complète (30mn)… où l’on parle de la censure en général, des interdits puis de sexualité et religion, liberté, images et combats des femmes, des uns, des autres… :

Ecouter

 

==>A suivre en toutes lettres et en version plus pixellisée :

Récemment, nous avons rencontré Régine Deforges. Avec elle, nous avons parlé de l’importance de la vérité, de l’engagement dans l’écriture et plus généralement dans la vie. Elle a subi la censure pour le Con d’Irène d’Aragon qu’elle a publié à la fin des années 60. Aujourd’hui la société est plus libre. Elle s’affiche comme telle. Pourtant, on ne peut pas tout dire, l’autocensure a pris une certaine place, c’est l’auteur qui se censure d’emblée, est-ce que vous l’avez déjà ressenti dans votre travail, votre écriture ?

-Pour ce qui concerne mon travail, j’essaye d’écrire des choses qui sont importantes pour moi. Des sujets qui viennent de moi, de ma peau. Est-ce que je m’autocensure ? Je pense que, quelque part, oui.  Mais pas par rapport à ce qui se passe dans la société française ou bien dans le monde aujourd’hui. Plutôt par rapport à certaines personnes que j’ai connues et à qui je ne voudrais pas faire de mal. Je trouve que je fais déjà beaucoup de mal avec mes livres en parlant ouvertement d’homosexualité à l’intérieur de ma famille, tout en étant musulman. Je fais déjà assez de mal à des gens qui en subissent avec moi, malgré eux, les conséquences. Depuis que j’ai vu à quel point un livre peut faire du mal, à quel point il peut être instrumentalisé, j’ai décidé, sans renoncer à ma liberté, de protéger certaines personnes chères à mon cœur. En revanche, ce que dit Régine Deforges est vrai.  Il y a un esprit, quelque chose de l’ordre du politiquement correct qui arrive en France, il y a des sujets qui deviennent tabous (…) notamment tout ce qui concerne la sexualité, les enfants, ce qu’on doit dire ou ne pas dire sur  tel ou tel pays (…) Cela dit, à titre personnel, le fait que mes livres (aussi scandaleux soient-ils) soient distribués au Maroc, et non censurés, est quelque chose d’important à mes yeux.

Pour continuer sur ce thème la censure en l’associant à la religion, et la sexualité cette fois, ces deux-là sont-ils dans une impasse, inconciliable de façon définitive ?

-En tout cas, pas pour moi. Je suis Marocain, Musulman, Homosexuel.  Tout cela peut paraître, de l’extérieur, irréconciliable. En moi, tout cela trouve à un moment ou l’autre un terrain d’entente. Quand je reviens à l’histoire de l’Islam, comme culture, civilisation, et non pas comme dogme religieux, je vois qu’il y a eu des livres libres, des livres de réflexion, d’invention littéraire, où l’on parle du corps, de la sexualité, de l’homosexualité. Les auteurs de ces livres sont considérés dans le monde arabe comme des génies, pour certains d’entre eux. Mais, d’une certaine façon, ils sont aussi reniés dans ce monde arabe. C’est comme si le monde musulman a oublié que, dans le cadre de cette culture-là, il y a eu une production d’une liberté intellectuelle assez incroyable. (…) Il suffit, pour s’en convaincre, de relire par exemple le Jardin parfumé, chef-d’oeuvre du 12e siècle écrit par le Cheikh Nefzaoui. Ce livre est le kamasoutra arabe. Je sais bien que le Coran condamne l’homosexualité, mais il condamne aussi le vol, la corruption, tout un tas de choses, pourquoi on se concentre  systématiquement sur cette condamnation du corps, sur cette condamnation de la sexualité, et de l’homosexualité… ?! La réponse est toute simple : Celui qui est dans l’extrémisme veut contrôler votre sexualité, c’est le moyen le plus sûr pour lui d’avoir une emprise sur vous, sur vos pensées.

JEREMY STIGTER

Autre domaine, pour la journée contre le Sida, cette année cela fait 30 ans que le combat est d’actualité. A cette occasion, quel est votre sentiment : en France lorsque vous déclarez que vous êtes Homosexuel, vous ne pouvez plus donner votre sang, il s’agit de salubrité public ou de préjugé encore selon vous ?

-Sur cette question-là, comme sur d’autres en France, j’ai l’impression qu’on est encore très en arrière. C’est assez triste. Surtout quand on voit des pays comme l’Espagne et le Portugal qui ont évolué d’une manière tellement positive. On ne peut s’empêcher de se demande où en est la France par rapport à ces questions-là… Je parle des droits des homosexuels bien sûr. Pourquoi ce retard, cette stagnation ? C’est un mystère pour moi. Evidemment, cette situation est liée à des questions politiques mais je me demande quand tout cela va s’arrêter. Quand la France va réellement avancer sur ces sujets…


Sur le préjugé toujours, en écrivant « l’homosexualité expliquée à ma mère », vous étiez dans cette démarche, de lutter contre eux ?

-Je pense que c’était plus que cela. C’était d’abord une réponse au ministre de l’intérieur marocain qui n’avait rien trouvé de mieux, en avril 2009, que de publier un communiqué, quelques semaines avant les élections législatives, pour dire que le gouvernement allait combattre tous ceux qui attaquaient la morale du peuple marocain, sa religion, ses traditions et spécialement les homosexuels qui veulent sortir de l’ombre, du placard… J’ai estimé que c’était une attaque frontale. Indigne.  Et je savais que les  intellectuels marocains n’allaient pas s’emparer de ce sujet. Moi, en tant qu’homosexuel, écrivain et un petit peu intellectuel, je me sentais interpellé et j’avais la légitimité pour lui répondre. Je lui ai donc répondu tout en parlant à ma mère. En lui écrivant une lettre publiée dans le magazine marocain TEL QUEL. C’était, en quelque sorte, un deuxième coming out. En 2006, à l’occasion de la sortie de mon seconde livre le rouge du Tarbouche qui avait un peu de succès là-bas, j’ai pu parler librement dans les journaux marocains arabophones et francophones de mon homosexualité, lier mon identité sexuelle à mon engagement littéraire, mes livres, mon écriture. Pour le ministre de l’intérieur, bien sûr, dès qu’un petit Marocain ose s’affranchir sérieusement et publiquement, il faut tout de suite le ramener à la morale, à une certaine vision fermée de la religion et, du même coup, faire peur aux autres (…).

C’est tout pour aujourd’hui.

La seconde partie de notre rencontre est consacrée au printemps arabe, et puis bien sûr à l’écriture, celle d’Abdellah Taïa, celle de ceux qui l’entourent. Pour la découvrir >> c’est ici

 

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6 Responses to “Abdellah Taïa : "Je me sens de plus en plus chez moi, à Paris" (1/2)”

  1. Augustin le chat 6 décembre 2011 at 17 h 49 min #

    Super intéressant cet article et cette intervew!! Continuez!

  2. Manon 7 décembre 2011 at 14 h 53 min #

    Cet Abdellah Taïa est un type chouette et beau en plus, vraiment heureuse de le lire dans vos pages et tout, super

  3. AyaG 8 décembre 2011 at 11 h 48 min #

    Bjr, je connaissais de nom, là j’ai découvert, pas sur que je lirai mais au moins je sais qui c, bonne journée

  4. FéliP. 8 décembre 2011 at 11 h 49 min #

    Gay et Marocain pas simple, la preuve que ça peut voilà, merci Abd’ T.

  5. gaëtan 9 décembre 2011 at 21 h 45 min #

    voilà qui méritait d’être dit et redit sans limite…bravo;
    belle esprit à vivre simplement.

  6. noël 10 décembre 2011 at 15 h 12 min #

    très bon reportage,merci

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