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La mort du livre : enquête en deux parties - Acte II

14 Déc

Précédemment, nous avons décortiqué l’arrivée (en France) du livre numérique : son entrée médiatique dans l’univers feutré du livre, le pour, le contre, voire… le peut-être. Christophe Lucquin, jeune éditeur parisien, nous expliquait sa position et les enjeux auxquels, selon lui, le marché doit faire face pour sa survie (au pire) et son développement (au mieux).
Aujourd’hui, nous donnons la parole aux libraires. A deux d’entre-eux pour être précis. D’abord, à Gérard Collard, célèbre pourfendeur médiatique du mauvais texte, révélateur et soutien de la perle rare et libraire non moins célébré de Saint-Maur-des-Fossés (La griffe noire).
Ensuite, à Emmanuel Delhomme, lui aussi libraire (Livre Sterling) et chamboule tout depuis son récit Un libraire en colère publié chez L’Éditeur. L’heure est à la riposte. Ripostons.


Pour donner le ton…

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Pas facile d’imaginer qu’après tant de pages et d’années tournées, livres et auteurs puissent être aujourd’hui menacés de relégation définitive au rayon des poussières étoilées. 600 ans de papiers qui finiraient aux oubliettes en quelques décennies et nouvelles générations ?
L’histoire du livre est celui de l’homme, elle est donc (presque) aussi vieille que notre monde. D’accord, son support a évolué au fil des découvertes et possibilités techniques progressivement disponibles, d’accord le XXIe tourne vite et plus rien ne semble avoir vocation à perdurer sans utilité.
Je me demande : le numérique marque-t-il le début d’une autre ère à porter au crédit et à l’Histoire de l’écriture ou est-ce sa dernière marche avant la fin ?

 

Les libraires sont-ils des dinosaures ?

En France, les librairies représentent un des réseaux les plus denses du monde, ils tiennent à eux seuls 45% du marché du livre (source ADELC). C’est un cas atypique dans le monde et selon la rumeur, cas d’école voué à disparaître dans un laps de temps plutôt expéditif.

L’opinion des libraires, interviews croisées

¤ Gérard Collard :  « Si un jour on disparaît, c’est qu’on aura mal fait notre boulot »

Capture vidéo Gérard Collard/ Les déblogeurs

Il nous a reçu dans sa librairie La Griffe Noire, pris le temps et la mesure de notre demande. Voici ce qu’il pense de façon générale du livre, de son marché (avec ou sans papier) :

Tous les libraires sont-ils en danger ?

« Le problème est variable d’une librairie à l’autre, certaines attendent le client alors que nous, par exemple, nous on va le chercher. Longtemps, les libraires ont pensé que les clients venaient parce que l’on nous attendait alors que maintenant, il faut aller chercher les gens. Cela passe par l’utilisation de tous les médias : l’image, les vitrines, Internet… il faut se différencier, mais je trouve pas que la situation soit désespérée.

Et l’arrivée du numérique ?

-Je ne suis pas devin. Je n’en sais rien du tout, malgré tout je suis assez optimiste. Le problème des librairies va être de trouver des gens qui veulent travailler beaucoup, pour peu de revenu. Et là, c’est plus un problème de génération. Personnellement, je travaille plus de 80 heures par semaine. Donc… le numérique va certainement prendre une part du marché mais davantage sur les livres scientifiques, scolaires… qui étaient déjà condamnés par Internet de toute façon.

Ce n’est pas le même métier que le votre ?

-Pas du tout. Je n’ai rien à voir avec ce monde. Le gros problème du numérique pour moi, c’est que cela va rapidement être aux mains des multinationales parce que cela revient à cher. Au niveau des libertés cela sera moindre… c’est un peu le même problème que celui de la F.N.A.C. Lorsque la F.N.A.C. est arrivée, on a dit que c’était un vent de liberté pour tout ce qui est culturel, on affichait moins 20% sur les prix, résultat les disquaires ont fait faillite  et les gens se sont retrouvés dans des grandes surfaces pleines de disques sans savoir quoi choisir. C’est la même chose d’une certaine façon, les gens sont en train de vendre leur âme au diable. Et puis il y a un choix physique. Je ne suis pas contre pour être contre dans l’absolu mais au bout de 10 pages sur un écran, je ne peux plus. Un livre c’est quand même une mentalité, c’est une âme, c’est physique. Il reste quelque chose. Vous le tirez de votre étagère, vous vous rappelez du moment où vous l’avez lu, son odeur, sa couleur… une tablette, il n’y a rien.

Et la disparition totale du lecteur, c’est possible ?

-Il faut créer le plaisir. Si vous parlez du livre à un gamin comme on le faisait dans les années 50, c’est certain que… il faut aller chercher les gens, parler comme eux, nous à la Griffe Noire on utilise tous les moyens. Nous sommes dans une librairie très visuelle, que ce soit la vitrine ou le site internet, nous utilisons peu de mots paradoxalement. Quand vous regardez les blogs des libraires, ce sont des pages et des pages d’écriture, au bout de cinq minutes vous en avez ras-le-bol. On est en face de générations qui ont moins de temps de concentration, il faut aller très vite à l’essentiel. C’est un métier, le libraire va devoir faire beaucoup de marketing, d’être dans son temps…

Les auteurs doivent-ils changer aussi d’écriture, aller sur des formats plus courts ?

-Non. Je trouve cela scandaleux. C’est comme arriver aux O.G.M., aux pommes rouge parce que le consommateur veut une pomme rouge. On a du rouge mais il n’y a plus de goût (…) un auteur doit faire ce qu’il pense, ce qu’il veut écrire.

La rentrée littéraire et son cortège de nouveaux livres est-elle aussi un risque de noyer le lecteur ?

-Le problème des libraires, c’est qu’ils sont très dépendants de tout cela. Nous on n’est pas là-dedans, il faut créer sa bulle, sa clientèle. Les gens qui viennent chez nous s’en foutent de la rentrée littéraire. Je préfère garder des bons livres de mai et juin que de… le libraire doit arrêter ça, de suivre l’éditeur, il doit prendre le pouvoir, arrêter de fermer sa gueule et vendre, c’est fini ça. Le lecteur quand il arrive ici il doit se dire je suis à la Griffe Noire, pas à la F.N.A.C. Parce que si le libraire continue à se considérer comme quelque chose d’exceptionnel il est foutu.

Christophe Lucquin évoque cette possibilité justement

-Je l’ai vu, oui. Mais moi je ne vais pas le soutenir. Il y a quand même une lutte. Lucquin doit choisir son camp. Si on compte sur le libraire pour faire aussi ce travail, je ne sers plus à rien. Lucquin veut faire son truc numérique, il se débrouille avec.

Et s’il propose un format papier de ses titres ?

-Je ne le mets pas dans ma librairie. C’est à lui de choisir. Moi le numérique je n’y gagne rien, je ne vais pas faire sa pub en plus. C’est la guerre, là-dessus je ne suis pas du tout consensuel.

Pourquoi le numérique est-il plus implanté dans les pays anglo-saxon ?

-Il n’y a pas de tradition de librairie et de papier.  Vous voyez un américain qui vous dit moi j’ai lu tout Proust, il n’y a pas un seul volume dans sa bibliothèque, pour lui, lire Proust c’est mettre un C.D. dans sa voiture et écouter. On arrive à une génération où il n’y a presque pas de librairie, dans leur grande majorité les américains ne savent pas ce que c’est qu’un livre, il n’y a qu’en France que l’on retrouve encore cette nette tradition du papier. Le réseau des libraires en France est extraordinaire. Il va y avoir une hécatombe là, c’est certain, nous vivons une grosse crise, mais ce n’est pas le fait du numérique, c’est une crise économique, la plus grosse depuis 30 ans. C’est une accumulation, les gens n’ont plus d’argent, la nouvelle génération ne sait pas ce que c’est qu’un livre, l’éducation nationale parle très mal des bouquins, la télé est en retard de 60 ans… nous sommes dans un pays, la France, très en retard sur tout ce qui se passe autour de nous.

>> La suite de l’entretien s’entend, s’écoute : Ecouter

 

¤ Emmanuel Delhomme  « Le livre reste un objet révolutionnaire »

Un libraire en colère - l’Éditeur

Au pied de sa librairie Livre Sterling, Emmanuel Delhomme m’a souri et soufflé quelques confidences, sur lui, son livre et le métier de libraire qu’il exerce toujours avec autant de passion.

Pourquoi avoir poussé ce cri de colère ?

« Je voulais sortir du marasme. Madame Cohen-Solal (Adjointe au Maire de Paris, chargée du commerce, de l’artisanat, des professions indépendantes et des métiers d’art, ndlr) est venue me rencontrer dernièrement et je lui expliquais justement qu’avant quand on avait une baisse de 5 ou 10%, nous étions malheureux, depuis le début 2011 la baisse était de 30-40% pour tout le monde, j’ai vu jusqu’à 70% de moins pour certains. A ce moment-là, c’est la panique. On se demande ce qui se passe. Je connais bien ce métier, je le fais avec passion mais un malaise à ce point profond… c’est même de l’ordre du décrochement, pour la première fois il y a eu quelque chose qui s’est cassé.

Vous avez des pistes d’explication ?

– Elles sont sous vos yeux, dans mon livre. Je pense qu’il y a plusieurs indices. Par exemple, vous avez vu l’actualité de ces dernières semaines. Regardez comme les gens sont addict aux nouvelles maintenant. Kadhafi, puis les autres, c’est un feuilleton sans fin. Cette année, il y a eu le Japon, Gbagbo, le printemps arabe, D.S.K… les gens suivent ces feuilletons comme on le faisait dans les journaux il y a de cela un siècle, on est en face de discussions de bistrot, d’immédiateté, il ne faut aucun effort pour cela… alors qu’il en faut un minimum lorsque l’on ouvre un livre. C’est aussi une explication. Et puis il y a le problème de la transmission dans les écoles. Les professeurs sont souvent formidables mais l’enseignement n’est pas… en tout cas sur la lecture, il faudrait pratiquer autrement, rendre la lecture plus attractive par exemple avec des textes d’aujourd’hui, mettre des vampires, des lectures d’enfants…

Moins poussiéreux ?

-Corneille, Racine, nous sommes tous d’accord pour dire que c’est formidable mais il faudrait peut-être l’aborder plus tard. Je ne veux pas donner de leçon, il y a des professeurs magnifiques qui se dévouent pour défendre cette cause que les parents ont souvent oubliée. Et puis autre chose, ces derniers temps il y a l’attaque des tablettes. Elles arrivent partout. Avant on vous disait, oui vous souffrez à cause d’Internet, maintenant on nous soutient que oui, c’est à cause des tablettes, tous nos malheurs sont dus aux tablettes… je ne pense pas. D’accord, cela existe. Cela n’a pas encore gagné l’Europe mais cela va le faire progressivement. Mais pour moi le livre reste toujours un objet révolutionnaire.

>> La suite de l’entretien s’entend, s’écoute : Ecouter

Autre voix, même combat : La grande riposte médiatique

« Les librairies sont vivantes, elles le resteront avec vous »

Sur une initiative du magazine LE POINT, une vaste campagne presse s’est tenue tout l’été 2011. L’idée : inviter les acheteurs (de livres) à continuer à privilégier leurs achats… en librairie. Campagne  relayée dans les principaux hebdomadaires, Le Point, L’Express, Le Nouvel Observateur, Télérama, Courrier International, le Journal du Dimanche, et les quotidiens : Le Monde, Le Figaro et Libération. Elle, Madame Figaro et Les Inrockuptibles ont décidé de jouer le jeu.
En communication, on appelle cela (je cite) :
– valoriser le conseil irremplaçable du libraire. Conseil, rencontres, atmosphère, expertise, spontanéité, originalité, diversité et compétence sont au cœur de la relation entre les lecteurs et la librairie.
– faire prendre conscience aux lecteurs qu’ils contribuent, par leurs visites et leurs achats, à rendre vivant un modèle culturel unique.

Cette campagne, l’avez-vous vu, vous a-t-elle donné envie de continuer à acheter (du papier) et lire, d’ailleurs… lisez-vous encore ?

C’est tout pour aujourd’hui.

 

°°°°°° Carnet(s) °°°°°°

 

>Trouver un libraire à Paris près de chez soi.

> Place des libraires

>Se renseigner  ADELC (Association pour le développement de la librairie de création), Centre national du livre

> Relire : La mort du livre, enquête en trois parties – Acte I

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3 Responses to “La mort du livre : enquête en deux parties - Acte II”

  1. michelle H 14 décembre 2011 at 12 h 07 min #

    il faut empécher ça à tout prix de tout coeur avec vous je vous soutien à fond

  2. ToxicReader 14 décembre 2011 at 14 h 28 min #

    Je suis de tout coeur avec vous tous aussi. Le livre papier est une des plus belles choses dans le monde. Je ne veux pas vivre dans une époque ou le virtuel est maitre. Mais le plus scandaleux ce sont les statistiques.

    J’ai lu que les plus gros acheteurs de livres numériques sont justement des gros acheteurs de livres papier. Pour moi ce ne sont pas de vrai(e)s passionné(e)s de bouquins. Quand tu aimes un livre pas seulement pour le texte mais aussi pour la couverture, 4ème de couverture, reliure et format différent, tu n’achètes pas d’ebook.

  3. celine 15 décembre 2011 at 14 h 12 min #

    « Si un jour on disparaît, c’est qu’on aura mal fait notre boulot » dit Gérard Collard, comme il a raison ! Pour « sauver » les livres de l’abandon et de l’oubli, il faut les aimer, énormément ! D’abord amatrice de livres anciens, je suis passée à l’acte : les faire connaître, les soigner (au sens propre du terme), briser un silence « assourdissant » autour du livre ancien et puis surtout partager ; j’arrive tout doucement à utiliser mon site internet, je trouve le numérique épatant quand il se met aux service de tous et de toutes. Maintenant, tout n’a pas besoin d’être publié, gardons pour le papier les idées, les histoires, les connaissances… Pour ma petite échoppe, je ne m’inquiète pas, le livre ancien a de beaux jours devant lui, ce qui m’inquiète le plus c’est de voir disparaitre les Editeurs ! Et sans eux… tablette ou papier n’auront plus de raison d’être !

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