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Abdellah Taïa : "J'écris pour Têtu un feuilleton égyptien qui se passe à Paris" (2/2)

16 Déc

© Ulf Andersen

Entretien, suite. Dans la première partie de notre rencontre, Abdellah Taïa nous a fait plusieurs confidences sur Paris, sur son quotidien et ses attaches sur cette ville dans laquelle il vit depuis plus de 10 ans maintenant. Aujourd’hui, l’auteur du « Jour du Roi » nous confie son sentiment et ses espoirs sur le printemps arabe. Nous lui avons aussi demandé de nous parler de son écriture, ses inspirations… reprenons.

 


– Abdellah Taïa, le monde Arabe et la révolution



2011, restera l’année du printemps arabe, d’une révolution sans précédent dans une partie du monde arabe, est-ce que l’on peut dire que le pire est dernière nous ou est-ce encore très fragile ?

« Je pense que les Arabes sont en train d’apprendre en ce moment ce qu’est la démocratie. Pour de vrai. Et s’il faut passer par l’étape islamiste, je dis : Pourquoi pas ?! On n’a pas le choix de toute façon. De mon point de vue, il ne faut pas trop diaboliser les islamistes. Les diaboliser, c’est quelque part leur rendre service encore une fois. Ils vont nous redire de nouveau qu’ils sont des victimes. Il faut au contraire exiger d’eux de nous montrer de quoi ils sont capables dans le domaine économique, comment ils vont s’y prendre pour combattre la corruption, partager les richesses, etc. Tout simplement : comment ils vont tenir leurs promesses électorales. Et, de l’autre côté, il faut qu’un contre-pouvoir sérieux (surtout de la part de la société civile et des partis de gauche) s’organise, se manifeste, parle pour la majorité silencieuse. Se lève pour défendre les libertés individuelles, la laïcité, les femmes, combattre les inégalités sociales vertigineuses. Bref, il ne faut surtout pas laisser les islamistes s’accaparer de tout le terrain. La Révolution arabe a été initiée par des jeunes qui sont tout sauf des islamistes. Il ne faut pas l’oublier. On doit rester vigilants.

Le Maroc a une position un peu à part ?

-Au Maroc, cela ne fait que commencer. Cela a débuté par le mouvement du 20 Février : les jeunes sont sortis dans la rue partout au Maroc pour dénoncer les injustices, le libéralisme forcené qui s’installe dans ce pays, défendre les libertés individuelles, et la laïcité pour certains d’entre eux.  Ils ont réussi à mobiliser les gens. C’est ce mouvement qui a poussé le Roi Mohamed VI à faire un discours, à annoncer un changement de constitution et l’organisation d’élections législatives anticipées. Celles-ci viennent d’avoir lieu. Et, comme on le sait,  les islamistes ont gagné. Mais les jeunes du mouvement du 20 Février, courageux, continuent jusqu’à aujourd’hui le combat, ils sont sur le terrain. Je les admire énormément.

Complément : au moment des premiers mouvements populaires en Egypte, Abdellah Taïa prenait déjà la parole et évoquait d’emblée la survenue « d’une grande révolution collective et individuelle qui est en train de se passer en Egypte et dans le monde arabe ».
C’était sur >> Arte (en février).

 


 -L’écriture, son travail littéraire et ses influences



Votre dernier livre « Le jour du Roi » vient de sortir en poche, vous avez reçu d’ailleurs pour ce roman le prix de Flore (2010). C’est une belle réussite.


-Merci. Ce prix de Flore a un sens pour moi. Pour l’écrivain que je suis. Et aussi pour le Marocain homosexuel que je suis. Les gens, au Maroc comme ici, ont encore une image négative de l’homosexuel, on l’associe encore et encore à des images-clichés. Ecrire, pour moi, c’est bien sûr revendiquer un territoire littéraire. C’est aussi donner à voir l’homosexuel. L’homosexuel dans le monde, pas isolé.  Ce prix a été annoncé à la télévision marocaine. C’est important cela.

Vous dites que « Le Christ recrucifié » de Nikos Kazantzaki, et « Le pain nu » de Mohamed Choukri sont deux livres qui vous ont nourri, vous nous expliquez ?

-Oui, ce sont deux livres sont très importants pour moi. « Le Christ recrucifié » est le premier livre que j’aie lu en français. Il était traduit du grec. (Nikos Kazantazaki est également l’auteur de Zorba le Grec et de La dernière tentation du Christ adapté au cinéma par Martin Scorsese). Le pain nu est un livre majeur de la littérature arabe et marocaine. Mohamed Choukri l’a écrit en arabe au début des années 70. je l’ai lu en arabe. Ces deux livres m’ont été offerts par mon grand frère Abdelkébir lors du seul voyage que j’ai fait avec lui, à Tanger au milieu des années 80. Ces livres, transgressifs, subversifs, sont associés en moi à lui et à Tanger. J’ai appris ce qu’est la littérature dans ces deux livres. Je suis très attaché également au XVIIIe français, et notamment Crébillon fils :  Les Égarements du cœur est un de mes livres préférés. Je vénère également « Les lettres portugaises » de Guilleragues : je crois même que j’en connais certaines par cœur.

Il y a aussi René de Ceccatty qui revient souvent dans vos références

-Oui, je l’aime beaucoup et je lui dois beaucoup… Sans me connaître, il m’a reçu dans son bureau quand je venais à peine d’arriver en France. Je lui ai montré une nouvelle que j’avais écrite au Maroc : « D’un corps à l’autre ».  Il l’a lue et il m’a recommandé à quelqu’un qui préparait un recueil collectif sur le Maroc.
C’est comme ça que j’ai été publié pour la première fois de ma vie, dans « Des nouvelles du Maroc » (Ed. Paris-Méditerranné/EDDIF), en 1999. Depuis cette première rencontre, il y a un vrai dialogue entre de Ceccatty et  moi sur l’amour, le mysticisme de l’amour.

Depuis la rentrée, vous avez une chronique dans le mensuel Têtu, étalée en 12 épisodes, donc sur un an, vous pouvez nous expliquer ?

 -Ce magazine voulait que je tienne pour eux une chronique. Comme je n’avais aucune envie d’écrire pour commenter l’actualité politique française (ou mondiale), j’ai décliné cette invitation. Et un jour, en repensant aux merveilleux feuilletons égyptiens que je suivais passionnément à la télévision quand j’étais gamin, adolescent, j’ai eu une idée. Celle-ci : écrire un feuilleton égyptien qui se passerait à Paris. J’ai proposé cette idée à TÊTU et ils m’ont suivi. Dans ce feuilleton, il est question d’un immigré, Ahmed, un jeune Egyptien sans papiers qui découvre qu’il est homosexuel. A travers lui, on voit Paris autrement et surtout le quartier de Belleville. Ce feuilleton porte ce titre : « Belleville, jour et nuit ». Et ce personnage me permet de dire Paris avec un autre regard, celui d’un étranger qui n’existe pas vraiment pour les Parisiens. Dire comment cette ville est en train de changer.

Focus sur l’écriture d’Abdellah Taïa :  Une mélancolie arabe

 

http://www.dailymotion.com/video/x5dksc

 

Deux, trois choses encore… sur lui

En 2010, Lionel SOUKAZ  a suivi Abdellah Taïa chez lui. Il en ressort un film intitulé « Portrait d’un écrivain marocain à Paris ». Disponible en 4 parties, la première vidéo présente Abdellah lisant la lettre à sa mère parue dans la revue Tel Quel, ensuite il parle de lui, son quotidien son travail. Ci-dessous, la 3ème partie :

 

http://www.dailymotion.com/video/xdr640

 

Voilà, clap de fin. Cette vidéo termine notre entretien.

Abdellah Taïa ferme aussi en beauté ce premier cycle de rencontres organisées par notre blog littéraire. Prochaines découvertes et discussions en… 2012. En attendant, bonnes fêtes de fin d’année à toutes et tous.

 

-_-_-_-_-  Carnet(s) -_-_-_-_-

>>Abdellah Taïa, site

>>Seuil

>>Retrouver la 1ère partie de notre entretien

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2 Responses to “Abdellah Taïa : "J'écris pour Têtu un feuilleton égyptien qui se passe à Paris" (2/2)”

  1. josiane b 16 décembre 2011 at 16 h 51 min #

    la 2eme partit est tout aussi bien faite que la 1er
    merci bon reportage

  2. gerald 16 décembre 2011 at 19 h 11 min #

    merci à vous et heureux de voir ces quelques moments de questionnements qui paraissent si délicats après tout pour s’élever bonne fête aussi, à vous et Abdellah, bonne fin d’année et continuez votre blog pour la suivante avec des choses aussi palpitantes!

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