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Le métro est un sport collectif

10 Fév

Bertrand Guillot, le métro est un sport collectif

Les chroniques métropolitaines de Bertrand Guillot sont aussi un peu les nôtres. S’il partage ce qu’il vit quotidiennement dans le métro, s’il nous touche et fait mouche c’est que nous tous vivons les mêmes trajets, les mêmes transports ordinaires que lui. On dit toujours tout le mal que l’on pense et le métro a souvent les oreilles et freins qui sifflent plus qu’à son tour. L’odeur, le bruit, l’inconfort… oui d’accord mais les sourires, les discussions et les cocasseries en tout genre existent aussi, tout le monde peut en témoigner mais qui en fait l’écho… Bertrand Guillot, bien sûr.

Extrait

page 69, un regret au goût très frais

Dans le silence de la ligne 13, deux jeunes femmes comparent depuis tout à l’heure leurs perspectives postétudiantes. Le ton oscille entre énergie nocturne et langueur hivernale, une pointe d’effronterie chez l’une d’elles. Je les pressens jolies, je tends l’oreille au moment où tombe cette magnifique définition de l’entre-deux étudiant.
« On aurait dû glander et en profiter à fond, ou alors bosser mais vraiment bien bosser. Parce que là… »

Je me retourne : une brune pulpeuse et une blonde sèche, celle qui vient de parler. Elle suspend sa phrase, l’autre acquiesce en silence, connivence. Je me glisserais bien dans cet entre-deux.
La brune ouvre la bouche mais soudain l’autre l’arrête, en alerte. Suspense.

-Attends, putain, il te reste des Tic-Tac Menthe?
-Non, j’ai pris le dernier tout à l’heure. Mais c’est bon, hein, tu pues pas de la gueule, hi hi!

La copine, elle, ne rit pas.

-Non non, pas pour moi. C’est pour Maxime.
-Ah ouais, grave, dit la brune.

La place de Clichy s’approche, les deux amies fouillent dans leur sac. Je pense au bonbon au menthol qui s’est glissé dans ma poche, ce matin. Avant de descendre, je leur en fais cadeau.
Ah, jolie blonde, ton sourire de gratitude à lui seul valait le voyage.
J’espère que Maxime a passé une bonne soirée.

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Interview croisée

Croisée, parce que j’ai posté mes questions et lui ses réponses via notre facebook :

Pourquoi le métro ?

-J’ai toujours beaucoup écrit dans le métro. Les idées me viennent le plus souvent quand je suis en mouvement, ou en transit entre deux rendez-vous. Donc dans le métro… J’ai donc pris l’habitude de toujours descendre en sous-sol avec un carnet sur moi. Parfois, le nez en l’air, je vois quelque chose (ou quelqu’un) qui sort de l’ordinaire, alors je note.
Le métro est l’un des derniers endroits où toutes les classes sociales se côtoient – se touchent, même. Nous avons pris l’habitude de nous enfermer dans notre bulle – surtout à Paris. Mais dès que cette bulle éclate, tout ce qui se passe prend une dimension exceptionnelle : une engueulade dans un wagon bondé le matin et c’est une journée qui part mal. Un regard échangé en coin, et c’est de l’énergie pour l’heure qui vient.

Pourquoi des chroniques ?

-Je me voyais mal écrire un précis anthropologique. Et puis, je vais vous dire : je voulais écrire un livre qui se lise dans le métro. Pour que les lecteurs sourient un peu, et que ce sourire soit contagieux.

Votre meilleur souvenir ?

-J’y ai d’excellents souvenirs très personnels, mais ce n’est pas le sujet, n’est-ce pas ?
A brûle-pourpoint me reviennent quelques images récentes : un couple qui s’embrasse, un musicien qu’on applaudit, un conducteur qui s’amuse au micro, ou cette fille en face de moi dont j’ai écrit le portrait, comme si je la dessinais, et qui me regardait en souriant sans se douter de ce que je faisais.
Des moments assez infimes, au fond. Des plaisirs minuscules, disait Delerm. L’enjeu de l’écriture, c’est d’en capter l’essence, et de les faire vivre au lecteur.
… Et donc, voilà pourquoi des chroniques !

Au milieu des chroniques, votre ton change, rattrapé par des évènements moins joyeux, vous vouliez éviter la vision d’Epinal ?

-J’avoue que je n’ai jamais pris le métro à Epinal.
Plus sérieusement : les instants magiques du métro ne le sont que parce qu’ils sortent d’un ordinaire plutôt terne, parfois pénible. Ne retenir que les moments joyeux, ce serait vite écœurant. Et puis, une de mes amies s’est fait voler son téléphone, hier, ligne 5. J’aurais l’air de quoi, moi, avec mes histoires de Oui-Oui ?

Votre prochain arrêt ?

-Argentine, peut-être, pour des chroniques de voyages. Ou Goncourt, mais pas tout de suite (en 2023). Entre temps, j’aurai sûrement pris une correspondance. Parce que c’est un mot magnifique, correspondance. Et puis, comme qui dirait, le changement c’est maintenant. »

 

Ce que j’aime

L’écriture, la pensée, le rythme et… les sourires. Ce brin de vérité, cette façon efficace de saisir nos instants et ceux de ces voisines que l’on croise tous lors de nos voyages éphémères. Ce moment de légèreté indéfinissable où un ver métallique enchâssé dans un tuyau bruyant venteux se transforme en scène de théâtre ordinaire. Bertrand Guillot me rappelle au combien le sport collectif nécessite un échauffement quotidien.
A lire donc, aussi bien à la vue de tous dans une rame de la ligne 1 que dans un bain chaud à l’abri des regards extérieurs.

Voilà. Tout pour aujourd’hui.

∞ Carnet(s) ∞

Rue Fromentin

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6 Responses to “Le métro est un sport collectif”

  1. ToiMoi 12 février 2012 at 19 h 07 min #

    Je l’ai lu en deux jours, exactement ce qu’on vit sur la 3 oui Il a raison

    • Jocelyne 17 février 2012 at 13 h 20 min #

      Ce qu’on vit sur la 3 ? L’amour est dans le pré ? Soit l’amour est dans le métro ? L’amour est partout en fait…. Une touche d’humour sur une journée au ciel gris…

  2. Marc T 12 février 2012 at 19 h 08 min #

    je prends le métro dans tous les sens et dorénavant avec un autre recul sur ce qui s’y trame !

  3. Niklas 13 février 2012 at 11 h 52 min #

    Ce livre est vraiment intéressant! Je vais l’acheter, c’est sûr. J’ai vécu à Paris pour sept mois et cette ville me manque, avant tout le métro car on ne peut pas le comparer avec un autre, c’est pas pareil…c’est la magie..=)

  4. Laurent 13 février 2012 at 13 h 58 min #

    S’il n’y avait qu’une raison de faire sourire les voyageurs durant leur trajet, ça serait celle-là. À lire !

  5. Jocelyne 17 février 2012 at 10 h 37 min #

    Écrire par plaisir avec admiration des petits instants de la vie, me touche, des petits riens qui vous transforme la journée, je connais comme beaucoup d’émotifs…. Cet extrait me plait beaucoup, j’ai hâte de le lire avec la poésie et les belles pensées que ce livre vont certainement m’inspirer, suis déjà conquise !!!!

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