Paris.fr
Accueil

Paris aurait-il pu avoir son double?

3 oct

Et si Paris avait vu double ? Des reproductions de la ville Lumière déplacée à quelques encablures de l’originale auraient pu en 1918, à l’heure des premiers survols aériens ennemis, leurrer les aviateurs en leur offrant des champs de tir factices. L’idée parait incroyable aujourd’hui. Pourtant, elle a bien existé. Xavier Boissel est allé à sa rencontre. Et nous à la sienne. 

 

Présentation

4ème de couv

A la fin de la première guerre mondiale, le gouvernement français a planifié la construction d’un « double » de Paris, une fausse ville destinée à leurrer d’éventuels pilotes allemands en route pour bombarder la capitale. Sa construction était prévue près de Maisons-Laffitte (78) et reproduisait certains éléments du paysage parisien : un bras de Seine, la place de l’Étoile et celle de l’Opéra, les Grands Boulevards. Conçu à une époque où les aviateurs naviguaient sans radar et pouvaient être trompés par de fausses illuminations, ce projet unique est passé au crible par Xavier Boissel, arpentant l’ancien site à la recherche de ses reliques et dressant une cartographie invisible de Paris, ville-leurre par excellence.

 

Parole(s), de Xavier Boissel

 

Le « faux Paris », comment avez-vous découvert son existence ?

« En 2006, jʼavais visité avec un grand intérêt lʼexposition du Musée Carnavalet consacrée aux vues aériennes de Paris par Roger Henrard, prises essentiellement dans les années cinquante et soixante. Le catalogue d’exposition, que lʼon doit à Jean-Louis Cohen, évoquait (très brièvement) dans son introduction cette histoire du « faux Paris » durant la première guerre mondiale (1). Cette anecdote mʼétait restée dans un coin de la tête, sans pour autant que je fasse plus d’investigations. Et lʼhiver dernier, Jérôme Schmidt, des éditions Inculte, qui avait retrouvé quelques éléments de cette histoire sur un blog américain, mʼa suggéré dʼy consacrer ce petit essai.

Vous êtes allé à la recherche de traces, qu’avez-vous découvert ?

Copyright : Tous droits réservés / Coll. particulière.

-Pas grand chose, à vrai dire, et même rien ! Il faut dʼabord rappeler que la construction de ce faux Paris était initialement prévue dans trois zones : une au Nord-Est de Paris, une autre au Nord-Ouest, et enfin une autre au Sud-Est, et que seul le projet de lʼune de ces trois zones a été effectivement mis en œuvre et encore, pas jusqu’à son terme, puisque lʼArmistice est venu interrompre sa construction. Cʼest principalement sur cette zone que jʼai enquêté, pour y découvrir finalement des choses que je ne pensais pas trouver. Ainsi, au Nord-Est de Paris où fut édifiée en toile une fausse Garde de lʼEst, jʼai découvert dans la zone dite de « lʼOrme de Morlu », jouxtant les autoroutes A1 et A3, un ouvrage dʼinfanterie construit pour la défense de Paris en 1914 transformé en terrain de flashball. Sur les lieux du simulacre de guerre aménagé il y a presque un demi-siècle se trouve donc une simulation de jeu vidéo grandeur nature ; il y a quelque chose à la fois de vertigineux et de terriblement ironique dans cette découverte. Outre cet espoir de retrouver quelques vestiges, il y avait la volonté dans ma démarche de me rendre sur place et de superposer les plans du « faux Paris » sur le territoire où je dérivais, pour en quelque sorte faire surgir à partir du choc entre le réel dʼaujourdʼhui et sa représentation dʼhier, des éléments plus ou moins fantasmatiques ou incongrus. En somme, il y avait quelque chose de fécond dans cette entreprise, vouée au départ à la déception, sinon à lʼéchec.

Sans trop dévoiler vos travaux, pourquoi le « faux Paris » nʼa-t-il finalement pas vu le jour ?

© Didier VIVIEN

-Il y a dʼabord tout simplement le contexte : la suspension des hostilités au mois de novembre met fin au projet (commencé sur le tard, vers 1918), qui nʼa plus lieu dʼêtre. Il y a aussi, je crois, lʼélément matériel à prendre en compte : bâtir une fausse ville ne va pas de soi, a fortiori en temps de guerre. Construire de faux trains, simuler leur mouvement nocturne à partir dʼun dispositif dʼéclairage sophistiqué demande toute une logistique. Enfin, on pourrait suggérer une autre piste, qui est celle que le philosophe Bruce Bégout explore dans la fiction quʼil a consacré à cette histoire (2) : on pourrait en effet comme lui suggérer que ce faux Paris nʼa jamais existé, quʼil relevait dʼune opération dʼintoxication de lʼennemi, quʼil fut une sorte de leurre au carré, ou, si lʼon peut dire un simulacre à la puissance deux.

Dʼautres projets de ce type ont-ils été menés ailleurs, en France, en Europe ?

© Didier VIVIEN

-En France et en Europe, à ma connaissance, non, mais je puis me tromper. Jʼévoque cependant dans mon livre le Magic Gang de lʼillusionniste britannique Jasper Maskelyne, dont lʼexploit le plus célèbre reste la dissimulation du Port dʼAlexandrie et du Canal de Suez par lʼédification et lʼéclairage de faux bâtiments et de fausses voies ferrées avant la bataille décisive dʼEl-Alamein, en 1942. Récemment, un lecteur de mon livre, lʼurbaniste Gérard Monnier, mʼa appris que durant la même année, lʼUS Air Force, craignant une invasion aérienne de la côte Ouest, avait construit un lotissement fictif en Californie, plus précisément, un ensemble de toiles peintes couvrant des hectares, dressées au-dessus dʼune usine aéronautique, figurant un fragment de banlieue paisible. On peut trouver très facilement sur le net de nombreuses photographies de cette réalisation (3).

Parlez-nous de vous, votre parcours…

-Je ne suis pas originaire de Paris : je suis né et jʼai grandi dans le Nord de la France, à Lille plus précisément, où jʼai fait mes études, et jʼhabite à Paris depuis maintenant dix ans. Je suis professeur de Lettres, et jʼenseigne dans un Lycée technique de banlieue, à Clichy. Mes centres dʼintérêt sont essentiellement la littérature, la philosophie, la sociologie et lʼéconomie politique. Jʼessaie toujours de ne pas me cantonner à un type de lecture, je suis une sorte dʼoiseau migrateur de la théorie. Mais au-delà de cette aridité un peu classique, voire abstraite, jʼaime aussi beaucoup la science-fiction, le polar et la bande dessinée… Dʼailleurs, un récit que jʼai publié il y a quelque temps dans la (défunte) revue Inculte vient dʼêtre illustré par le dessinateur Boris Hurtel, que lʼon peut trouver dans toutes les bonnes librairies parisiennes ! (4)
À lʼavenir, jʼaimerais beaucoup écrire un polar en compagnie dʼun dessinateur de BD, un peu dans la veine de ce que Manchette et Tardi (auxquels je voue une très grande admiration) ont fait dans les années soixante-dix avec Griffu

Paris pour vous, cʼest quoi ?

-Paris, pour moi, petit provincial né dans la France des années soixante, ça a toujours été un rêve. Enfant, je sentais sourdement que cʼétait là que les choses se passaient. Paris, ce fut dʼabord un texte, une ville que je fantasmais à partir du corpus littéraire, surtout celui du XIX° siècle, que jʼai lu intensément. Jʼai dʼabord vécu cette ville « littérairement », si lʼon peut dire.
Cʼétait lʼépicentre de tout ce qui nourrissait mon imagination, et puis, cʼétait de là que toutes les éruptions émeutières étaient parties, celles qui ouvraient un horizon dʼémancipation. Enfant, et puis adolescent, Paris mʼaimantait : son bâti, son Histoire, ses écrivains. Je me souviens de la première fois où jʼai traversé le Passage Verdeau, peut-être ma plus grande émotion dans la découverte de la capitale, un moment presque magique.
Aujourdʼhui, jʼaime encore passionnément cette ville dans laquelle jʼai beaucoup marché (la nuit, surtout), mais cette passion est ternie de jour en jour par lʼamertume. Inutile que je mʼattarde sur la muséification généralisée de Paris et sur le fait que la classe populaire – mais pas seulement elle, la classe moyenne aussi, et même une partie des classes aisées – en ait été chassée par les prix prohibitifs de lʼimmobilier et du reste… pour aller sʼinstaller dans la France périurbaine. Moi-même je nʼy échapperai pas, à très court terme, je risque de quitter Paris pour mʼexiler, en province ou ailleurs. Ce qui faisait le sel et lʼâme de cette ville a disparu et cʼest une chose qui me chagrine au plus haut point ; voir par exemple ce que sont devenus les quartiers du centre me plonge dans une réelle affliction. Avec ses boutiques de fringues qui ont remplacé les librairies, ses bars à thème tout propres qui ont remplacé les petits bistrots, ses néo-habitants très contents dʼeux qui ont remplacé les petites vieilles avec leur bas de contention qui traînaient leur cabas, et son prix moyen du mètre carré à 8.500 €, cʼest en ce sens aussi que Paris est un leurre… »

Notes —————-

(1) Jean-Louis Cohen, Le tour de Paris / Les promenades aériennes de Roger Henrard,
éditions Paris
musées, 2006, page 11.
(2) Bruce Bégout, Faux Paris, in Revue Feuilleton, n°3, Printemps 2012.
(3) Voir par exemple ce lien URL
(4) Plus dʼinformations, ici  
 

 

En résumé

+ L’excellent site, autour du livre

+ Editions Inculte

+Chez Inculte toujours, Paris au pied de la lettre

crédit Editions Inculte

Share

3 Responses to “Paris aurait-il pu avoir son double?”

  1. Marc T 14 octobre 2012 at 16 h 58 min #

    Incroyable cette histoire, si cela avait été mené à terme vous imaginez??? C’est une vraie découverte

  2. Vincent Badré 16 octobre 2012 at 21 h 47 min #

    Le Paris populaire a aussi très souvent disparu des manuels d’histoire : http://www.histoirefabriquee.com/que-reste-t-il-des-luttes-ouvrieres-dans-les-manuels-dhistoire/

Trackbacks and Pingbacks

  1. Du Pop sur le Net – Semaine du 8 octobre 2012 | Un blog de culture - 13 octobre 2012

    [...] Paris en double Les places de l’Etoile et de l’Opéra, les Grands Boulevards reconstruits à Maisons-Laffitte dans le 78. A la fin de la première Guerre mondiale, l’Etat français imagine de créer un double de Paris pour leurrer les futurs aviateurs ennemis et éviter le bombardement de la ville capitale. Le projet n’a pas vu le jour mais est narré dans un livre de Xavier Boissel. L’interview de l’auteur ici : http://blogs.paris.fr/alairlivre/2012/10/03/paris-aurait-il-pu-avoir-son-double/ [...]

Leave a Reply