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A Paris, chez lui et chez les autres

20 Nov

Bakir Zied « la quiétude des Tuileries, où j’adore bouquiner affalé sur un fauteuil métallique au bord de la fontaine, parmi les touristes »©Nicolas DRT photographe

Notre premier contact s’est fait par internet. Bakir Zied m’a donné rendez-vous en fin d’après-midi, m’a laissé choisir un café dans Paris où nous vivons tous les deux. Il voulait me remettre en mains propres un exemplaire de son premier roman dans lequel il retrace son arrivée chaotique dans un foyer en région parisienne. J’ai dit oui bien sûr, interpellé par le bandeau de la couverture le présentant comme un « dealer de littérature ». Rencontre.

Présentation

4e de couverture

Avec un tel titre, le ton est donné. Décalé, allègre, ce premier roman raconte les pérégrinations d’un jeune Tunisien qui a fui son pays pour s’installer en France.
Difficile de séparer ce livre de son auteur : universellement connu du côté de Saint-Germain-des-Prés où il vend à la sauvette ses nouvelles, Bakir Zied a le goût de la formule, une fine maîtrise de la langue française et un grand sens de la dérision.
C’est drôle, jubilatoire et fou. Autant dire qu’on entre dans ce roman avec curiosité, et qu’on en sort tourneboulé.

Entretien

Vous titrez « On n’est jamais mieux que chez les autres », comment ça ?

« Quand je vendais la version auto-éditée de ce livre dans les rues de Paris son titre était : « Harissa ou moutarde ? » Les gens trouvaient ça sympathique. Mais quand j’ai rencontré mon éditeur (toujours dans la rue) j’ai voulu changer de titre. Comme je squattais chez des amis j’avais noté dans mon « Journal ironique » : On n’est jamais mieux que chez les autres.
Et puis je me suis dit que ça pouvait faire un titre (sympathique). Mais c’est une histoire qui remonte à loin car depuis l’enfance, il m’avait toujours semblé que j’étais mieux chez les autres (les voisins) car leurs maisons étaient mieux tenues que la nôtre, on mangeait mieux chez eux, ils avaient la télé, ils ne s’engueulaient pas, etc.) C’est peut-être une impression partagée par beaucoup – je ne suis sûrement pas le seul malade mental au monde- mais pour moi ça a continué puisqu’une nation est une grande famille – n’est-ce pas ? Jules Renard écrit dans son Journal : « Une famille est un ensemble de personne vivants sous un même toit et qui ne peuvent pas se sentir ».
J’avais l’impression que la Tunisie était une famille ; un ensemble de personnes vivants sur un même territoire et qui ne pouvaient pas se sentir. Il y a peut-être du vrai là-dedans mais avec le recul nécessaire, je pense que cette vision des choses était le bouc-émissaire du jeune homme mal dans sa peau.

Chez les autres, c’est aussi chez la langue française. (cf. la formule d’Albert Camus : « J’ai une patrie, la langue française ») Si l’on considère que la langue est une maison, j’habite en quelque sorte la maison du voisin, et je m’y sens bien ! (Plus squatteur que moi tu meurs)
La littérature (l’art) est peut-être l’un des rares univers où la cohabitation entre les humains est encore possible. Mais les autres, c’est évidemment « Nous ». Ce « Nous » planétaire auquel j’aspire et que nous découvrirons le jour où des extraterrestres nous envahirons.

Zénon, le personnage principal de votre roman autobiographique, c’est un clin d’œil à Zénon de Cition, ou plus au Zénon de Ligre de Yourcenar ?

-Mon Zénon n’a rien à voir avec le grand Zénon de Yourcenar. C’est un petit Zénon, plutôt clin d’œil à Zénon de Cition (le stoïcien) et Zénon d’Élée (des paradoxes).
J’avais d’abord songé à Zéoui (qui est un nom arabe) puis je me suis Zénon.

Zénon veut quitter les Tunoches, c’est une question de survie, de haine ou de dégout?

-C’est au lecteur de voir si j’ai bien réussi à peindre les sentiments de Zénon au moment où il quitte sa terre natale. Il y a peut-être aussi un désir de voir ailleurs ?

Paris, pourquoi Zénon n’espère-t-il rien d’autre?

-Rien d’autre comme destination, oui. Pour son passé, pour son poids, pour l’âme de ses pierres, pour l’intensité de la vie. Parce que c’est une planque, un ring et une piste de décollage quand ce n’est pas un précipice. C’est la plus belle ville du monde, je le sais car je ne connais aucune autre ville du monde. Parce que si vous ajoutez deux lettres à Paris, ça devient le paradis (encore Jules Renard!) Et parce que Paris vend très bien son image dans le monde. Je ne dirais pas que c’est de la publicité mensongère.

Zénon rêve de lumière et de liberté, que trouve-t-il en arrivant en banlieue parisienne ?

-Cette question me rappelle l’école (et le métier de prof que j’ai refusé d’exercer, et que vous pourriez faire!) on appelle ça une question de compréhension.
Zénon rêve de lumière et de liberté… d’accord mais il ne se faisait pas vraiment d’illusions, bien que personnage naïf, il est lucide. Les difficultés auxquelles il est confronté une fois en terrain hexagonal font partie du jeu et l’invitent à méditer sur sa situation.

L’avenue des Champs-Élysées, c’est vraiment la plus belle avenue du Cosmos ?

-Je crois que c’est une figure de style qui s’appelle l’hyperbole. On dit en général « la plus belle avenue du monde ». L’hyperbole est souvent ironique dans mes textes. Dans le roman, cette avenue ne me semble pas très accueillante vis à vis de Zénon qui n’est pas un prince du pétrole.
En ce moment, comme j’habite à côté je descends tous les jours l’avenue des Champs-Élysées. Mon but étant d’atteindre le jardin des Tuileries, donc je ne m’y attarde pas trop, néanmoins je tiens à passer par là car c’est sûrement l’un des endroits où ça grouille le plus sur la planète. C’est comme traverser une zone de turbulence pour mieux apprécier la quiétude des Tuileries, où j’adore bouquiner affalé sur un fauteuil métallique au bord de la fontaine, parmi les touristes.

De l’autre côté de la Méditerranée, comment va Tunopolice depuis la chute de Ben Ali?

-Vous mélangez réalité et fiction, même si on voit très bien que je m’inspire de la Tunisie. Tunopolice est dans mon roman, aucune ville au monde ne s’appelle Tunopolice. Ben Ali a existé, bon il est dans mon roman sous le sobriquet de Zaba. Enfin j’ai la question. Je n’ai pas mis les pieds en Tunisie depuis plus de trois ans et je pense que je ne suis pas bien placé pour en parler. A la fin du livre il y a cette phrase : « Son fantôme reprend le flambeau. »
J’ai écrit ça bien avant la chute de Ben Ali. Son fantôme ne doit pas valoir mieux que lui mais les fantômes s’en vont avec le temps… A suivre donc ! »

 

Complément

On résume

+Éditions Encre d’Orient

crédit : Encre d’Orient éditions

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2 Responses to “A Paris, chez lui et chez les autres”

  1. Marc T 21 novembre 2012 at 21 h 33 min #

    Chez moi on lit et lui aussi

    • bakir 1 décembre 2012 at 15 h 11 min #

      C’est bien 🙂

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