Paris.fr
Accueil

Dans les griffes du "Dragon"

16 Oct

 

Crédit : Lot

Un vent mauvais souffle sur un village. Où sommes-nous ? Pas de nom de lieu, pas de pays ou même de continent évoqué. Le chevalier Lancelot débarque dans une contrée frappée par le malheur depuis des siècles. Tous vivent sous la griffe d’un terrible dragon : nourriture, richesses et jeunes filles lui sont livrés pour que le village soit épargné. Et justement c’est demain que la prochaine vierge doit lui être offerte dans l’indifférence générale… Habillé d’un pantalon court à motifs écossais et équipé d’une simple valise, le brave Lancelot défie le monstre ailé… contre l’avis des notables locaux, peu avides de changement. Ils feront tout pour le faire trébucher.

Une farce au parfum politique

Dans la mise en scène de Stéphane Douret au Théâtre 13 le dragon est incarné par une femme et deux hommes. Bonne idée : ils n’ont pas l’air d’emblée dangereux, mais tous trois susurrent des paroles menaçantes, et des flammes jaillissent parfois de leurs paumes. Le danger n’est jamais loin, le sourire peut vite s’accompagner d’un coup de griffe mort. Face à eux, les habitants et leurs représentants sont comme englués dans le ridicule. Stéphane Douret a placé ses comédiens dans une atmosphère de vaudeville « british » : leurs costumes colorés rappellent les personnages d’Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll et des bourgeois sortis d’un « cottage » anglais de la fin du 19e siècle.

C’est la force du texte de l’écrivain russe Evgneni Schwartz (1896-1958) : faire passer en douceur des messages dans une atmosphère de farce. On comprend vite pourquoi la pièce, écrite entre 1942 et 1944, a été interdite très rapidement par Staline. Car le village semble pris entre deux feux : celui du dragon, et celui d’une nomenklatura de notables avides, aux allures de dictateurs. « On ne raconte pas un conte pour dissimuler une signification, mais pour dévoiler, pour dire à pleine voix, de toutes ses forces, ce que l’on pense », écrivait Evgueni Schwartz.

Le dragon

Lancelot (à droite). Crédit : Luc Pointereau

 

Espions, dictature et démocratie

Sous le règne du dragon, les mouchards se multiplient, on soupçonne son voisin, son fils… Les prisons sont pleines d’opposants ou de potentiels opposants, la terreur règne. Pourquoi chasser le dragon si un mal pire encore le remplace ? Ecrite en pleine guerre mondiale, la pièce a été conçue dans le contexte de deux dictatures, le nazisme et le stalinisme. Souvent très drôle, le texte n’en reste pas moins profondément fataliste sur la nature foncièrement mauvaise des hommes, les dérives du pouvoir et sa cruauté naturelle. Le dragon est un peu en chacun de nous, nous dit Schwartz, même si quelques uns, contestataires et résistants s’élèvent parfois contre la barbarie. Sans forcément nous ouvrir les portes de la démocratie.

Infos pratiques

« Le dragon »  d’Evgueni Schwartz, mise en scène de Stéphane Douret

Jusqu’au 28 octobre au Théâtre 13 (Seine)

30 rue de Chevaleret (13e). Métro : Bibliothèque François Mitterrand

Réservations : 01 45 88 62 22 – prix des places : entre 6 et 24 euros

 

No comments yet

Leave a Reply